En 2015, j’ai eu l’occasion de traverser les monts du Simien à pied. La traversée de ce massif, parmi les plus hauts d’Afrique, fut à elle seule une expérience incroyable (lire l’article sur le Simien). Mais une rencontre inattendue a rendu cette aventure encore plus inoubliable.
Un matin, à l’aube d’une nouvelle journée de marche, je sortais tout juste de ma toile de tente lorsque j’ai aperçu une forme se déplacer au loin. On aurait dit qu’elle glissait sur le sol encore gelé tant son déplacement était souple et léger. Pendant quelques secondes, la scène paraissait irréelle, presque comme une apparition. Ce fantôme matinal qui me faisait l’honneur de sa présence n’était autre qu’un loup d’Éthiopie.
J’avais déjà entendu parler de cet animal énigmatique, spécialiste des hauts plateaux éthiopiens, parfaitement adapté à cet environnement rude et pourtant si proche de l’extinction. Le voir là, devant moi, au petit matin, dans ce décor gelé, était totalement inattendu.
Par chance, même si je randonnais léger, j’avais un petit boîtier photo dans mon sac. Cela m’a permis d’immortaliser cette rencontre brève, mais absolument magique.
2015, première vision du loup d’Éthiopie (anciennement appelé loup d’Abyssinie), évoluant avec souplesse sur le sol gelé des monts du Simien.
Ce moment, bien qu’il n’ait duré qu’un instant, est resté à jamais gravé dans ma mémoire. Je me suis souvent demandé si j’aurais un jour l’occasion de croiser à nouveau la route de cet animal emblématique.
Quelques années plus tard, un de mes amis photographes, Benjamin, s’est mis à me parler du loup d’Éthiopie. Lui aussi rêvait d’une rencontre avec ce canidé si rare. À force de discussions, cette idée est devenue un projet, et ce projet a fini par se concrétiser en 2024.
Cependant, la situation dans la région du Simien a évolué dans une mauvaise direction. Y voyager en toute sécurité est devenu plus compliqué qu’une dizaine d’années auparavant. Nous avons donc décidé de nous rendre dans la seconde grande zone de présence du loup d’Éthiopie : le parc national des monts Bale.
Le loup y est encore bien présent, et les efforts de protection menés dans cette région ont permis de maintenir une population d’environ 300 à 350 individus. Ce chiffre peut paraître très faible, mais il doit être comparé à la population totale de loups d’Éthiopie dans le monde, qui ne dépasse pas les 500 individus. À titre de comparaison, moins de 100 loups vivent encore dans les monts du Simien, tandis que les autres survivent dans de petites populations isolées dispersées dans différents massifs éthiopiens.
En rouge les poches d’habitat du loup d’Éthiopie (Canis simensis).
Retrouvailles avec le loup d’Éthiopie, cette fois-ci dans la vallée de la Web, située dans le massif de Bale.
Le loup d’Éthiopie possède une histoire évolutive singulière, étroitement liée aux bouleversements climatiques du passé. Ses ancêtres seraient issus de canidés venus d’Eurasie il y a environ 100 000 à 300 000 ans, probablement lors de périodes glaciaires où les climats plus froids permettaient à des espèces adaptées au froid de s’étendre vers des latitudes inhabituelles. En gagnant les hauts plateaux d’Afrique de l’Est, ces canidés ont trouvé un environnement qui leur convenait parfaitement : altitudes élevées, températures fraîches et vastes prairies riches en proies. Lorsque le climat s’est réchauffé, ces populations se sont retrouvées isolées sur ces « îles d’altitude », coupées du reste du monde par des plaines devenues trop chaudes pour leur survie. Au fil du temps, cet isolement a façonné une espèce unique, parfaitement adaptée à la vie sur les hauts plateaux africains. Incapable de redescendre vers les basses terres ni de recoloniser d’autres régions, le loup d’Éthiopie est ainsi resté confiné à ces sommets, où il évolue encore aujourd’hui, témoin vivant d’un passé climatique révolu.
Un loup d’Éthiopie photographié sur un plateau du parc national des monts Bale, à environ 3500 mètres d’altitude.
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Le loup d’Éthiopie (Canis simensis) a une ligne élancée comparée aux autres loups, il est aussi très léger (16 kg pour un mâle et 13 kg pour une femelle)
Résultat de cet isolement et d’une lente évolution, le loup d’Éthiopie possède une morphologie très différente de celle des autres loups. Plus fin, plus léger, avec de longues pattes, de grandes oreilles et un museau étroit, il est construit pour la chasse aux petits mammifères plutôt que pour la poursuite de grandes proies. Cette silhouette élancée lui permet de se déplacer facilement dans les prairies d’altitude et de bondir avec précision sur les rongeurs qui constituent l’essentiel de son alimentation. Ses grandes oreilles lui permettent de repérer les proies sous terre ou dans l’herbe, tandis que son museau fin est parfaitement adapté pour attraper de petits animaux à la sortie de leur terrier. Contrairement aux autres loups, il chasse d’ailleurs en solitaire. Les rongeurs étant petits et dispersés, la chasse en meute n’aurait que peu d’intérêt.
Un loup à la silhouette fine s’approche à pas souple du terrier d’un rongeur.
Loup à l’écoute. L’ouïe fine de ce loup lui permet d’entendre les rongeurs même cachés sous terre.
Ce loup a attrapé un rat taupe et s’apprête à en faire son repas. On dénombre environ 6 000 rongeurs au km2 dans les montagnes de Bale ce qui a favorisé la spécialisation du loup d’Éthiopie en tant que chasseur de rongeurs.
Un rat des herbes de blick (Arvicanthis blicki) lance l’alerte. Cette espèce est strictement endémique des hauts plateaux d’Éthiopie.
Portrait du met préféré du loup d’Éthiopie, le rat-taupe géant (Tachyoryctes macrocephalus). Celui-ci est non seulement endémique de l’Éthiopie, mais il est exclusivement limité aux montagnes de Bale.
Les loups vivent en meute composée généralement de plusieurs adultes et de jeunes des années précédentes. Comme chez beaucoup de canidés, la meute est organisée autour d’un couple dominant, souvent appelé couple reproducteur. Dans la plupart des cas, seule la femelle dominante se reproduit, tandis que les autres membres du groupe participent à la protection du territoire et à l’élevage des jeunes. Après la naissance, les petits sont élevés collectivement : plusieurs adultes de la meute surveillent la tanière, apportent de la nourriture et participent à leur protection. Ce système coopératif augmente les chances de survie des jeunes dans un environnement difficile comme les hauts plateaux éthiopiens. Ainsi, même si le loup d’Éthiopie chasse généralement seul, il reste un animal profondément social, dont la survie dépend en grande partie de la cohésion et de l’organisation de la meute.
Interaction sociale chez le loup d’Éthiopie.
Rappel du « Rang ».
Une louve, femelle dominante de sa meute, prend soin de ses deux petits.
Les loups d’Éthiopie passant une grande partie de la journée seuls à traquer des rongeurs, ils se regroupent le soir et passent la nuit à proximité les uns des autres. À chaque fois qu’ils se regroupent ou avant de se séparer le lendemain, ils marquent l’événement par un « rituel de ralliement ». Ce rituel est leur manière de confirmer leur appartenance au groupe et de renforcer les liens sociaux.
Sur cette photo, c’est un jeune qui a le droit aux marques d’affection des adultes de la meute
Après les salutations du matin, les loups partent en petit groupe patrouiller dans le but de renforcer le territoire de la meute. Ils s’éparpillent ensuite afin d’aller chacun chasser en solitaire.
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Ces trois jeunes loups attendent le retour des adultes qui sont partis en chasse pour la journée. Contrairement aux apparences, les jeunes loups ne sont jamais laissés seuls. Un adulte caché un peu plus loin a pris le rôle de « gardien » pour la journée, afin de surveiller et de protéger la nouvelle génération. Chaque jour, c’est un adulte différent qui assure le rôle de gardien.
Loup d’Éthiopie au crépuscule.
Le loup d’Éthiopie fait aujourd’hui face à de nombreuses menaces, en grande partie liées à la présence humaine. En partageant son territoire avec les populations locales et leurs troupeaux, il est exposé à un risque sanitaire majeur : le contact avec les chiens domestiques. Ces derniers peuvent transmettre des maladies comme la rage ou la maladie de Carré, deux infections particulièrement dévastatrices pour l’espèce. En quelques semaines, une épidémie peut décimer une grande partie d’une meute, voire d’une population entière. À cela s’ajoutent la fragmentation de son habitat, due à l’expansion des activités humaines et du pâturage, ainsi que l’isolement des différentes populations, qui limite les échanges génétiques. Déjà extrêmement rare, le loup d’Éthiopie reste ainsi très vulnérable, sa survie dépendant étroitement des efforts de conservation et de la cohabitation avec les communautés locales.
Loup d’Éthiopie à proximité de deux cavaliers retournant à leur village.
Le Loup d’Éthiopie ne représente une menace ni pour l’homme, ni pour le bétail. Sa spécialisation est telle qu’il se concentre quasi exclusivement sur les rongeurs. Fait fascinant : certains loups tirent même profit de la présence des troupeaux dans les prairies. Ils utilisent les vaches comme un « bouclier sonore » et visuel, le piétinement sourd du bétail masquant leurs propres pas. Cette ruse leur permet d’approcher les terriers avec une discrétion absolue, surprenant les rats avant qu’ils n’aient le temps de donner l’alerte.
Portrait de jeune loup d’Éthiopie.
Lumière rasante des derniers rayons du soleil sur un loup d’Éthiopie.
Dans la lumière déclinante des hauts plateaux, le loup d’Éthiopie apparaît comme une silhouette hors du temps. Discret, solitaire, fragile, il incarne à lui seul l’équilibre précaire de ces montagnes. Le voir, c’est toucher du regard un monde ancien… qui pourrait, un jour, disparaître.
— Le loup d’Éthiopie —
Voir plus d’images du loup d’Éthiopie sur le site
— Poursuivre le voyage en Éthiopie —
Lire l’article sur le volcan Éthiopien Erta Ale
Lire l’article sur le massif Éthiopien du Simien
Lire l’article sur le sel du lac Karoum
Voir toutes les photos en provenance d’Éthiopie
— Ressources complémentaires —wp
Le site du EWCP (ethiopian wolf conservation programme)

